"Comment devenir intelligent ? Calculer des ordres de grandeur"

19 mai 2017

"Pour sourire, je dis que ma promotion a formé Pierre-Gilles de Gennes comme directeur : nous sommes effectivement entrés à l'École en 1976, quand il venait d'être nommé directeur. Et l'on revenait de loin : l'année d'avant avait été marquée par des grèves des élèves, qui supportaient mal une direction trop autoritaire, avec des "notes de présence", par exemple, ou des choix de spécialisation forcés. Bref, nous sommes arrivés alors qu'arrivait un scientifique jeune, qui apportait de l'air frais dans l'École. À l'époque, nous étions assez ignorants de son parcours scientifique, et le tutorat qu'il introduirait plus tard n'était pas encore à l'ordre du jour. Toutefois, il y eut des recrutements de jeunes enseignants, qui, là encore, apportaient de la science fraîche : de la chimie quantique, des mathématiques de qualité... Puis, pour certains, il y eut des cours en quatrième année, dans le cursus du DEA. Plus personnellement, quand j'ai créé les "International Workshops on Physical and Molecular Gastronomy", en 1992, c'est avec le soutien de Pierre-Gilles, qui était devenu un ami. Il est ainsi venu à Erice, au Centre Ettore Majorana, où nous tenions nos colloques. Il connaissait d'ailleurs bien mon vieil ami Nicholas Kurti, physicien du froid, avec qui nous avions créé la gastronomie moléculaire en 1986. Là, je me souviens que, lors d'un repas qui précédait le congrès, il m'avait demandé ce que nous allions faire, et je lui avais répondu que nous voulions tester des "précisions culinaires" (dictons, tours de main, trucs, astuces, etc.). Un exemple ? Je mis du vin blanc et du vin rouge sur la nappe blanche, puis j'ajoutais du sel sur deux taches, laissant deux autres taches sans sel. Il commença à vouloir interpréter les phénomènes, mais nous avons ensuite éliminé le sel, comparé, et observé que le sel n'évitait pas les taches, ou, du moins, ne les empêchait pas. C'était anecdotique, bien sûr, mais révélateur du fait qu'il  y avait beaucoup de tests rigoureux à faire, avant d'identifier éventuellement des phénomènes qui méritaient une analyse physico-chimique. Puis, en 1995, quand l'Académie des sciences m'a demandé de "créer officiellement" la gastronomie moléculaire, par une thèse, il fut de mon jury, aux côtés d'un autre ami, Jean-Marie Lehn, mais aussi de personnalités comme Pierre Potier, par exemple. J'ai un souvenir très particulier, qui est une sorte d'aveu public à faire (je l'ai fait à son épouse). Sans doute vers 1999, nous avions été invités à diner à Orsay par Pierre-Gilles et Anne-Marie, et un nouveau bureau avait été établi. Pierre-Gilles me l'avait fait visiter, et j'avais admiré ses publications en piles soigneusement rangées, sur le tour du bureau. Il vint à s'absenter une seconde, me laissant seul dans son bureau. Son cahier de laboratoire était ouvert... et j'ai eu l'indiscrétion de regarder : c'était merveilleux ! Car ses calculs étaient parfaitement calligraphiés, mieux même que je pourrais écrire si je voulais m'appliquer ! On comprenait immédiatement que le soin à poser les symboles était à la fois le signe de beaucoup de réflexion... et la garantie du succès. Cela faisait écho, d'ailleurs, à des conseils que j'avais recueillis de sa bouche, à propos de la question "comment devenir intelligent ?". Et une de ses réponses était : calculer des ordres de grandeur. Mais il ne désavouait pas cette idée de Jean-Pierre Risset (musicologue, médaille d'or du CNRS) : "la vie est trop courte pour mettre les idées au net, alors il faut faire des brouillons nets". Je termine avec un dialogue inachevé entre lui et moi. Un soir, à diner, je lui avait dit qu'il y avait deux idées que je ne parvenait pas à expliquer "avec les mains" : pourquoi les vagues viennent mourir parallèlement au rivage (d'accord, je sais que la vitesse de propagation varie avec la profondeur, mais ce n'est pas une explication suffisante), et quelle est l'origine du mouvement gyroscopique. Quelques jours plus tard, quand il fut interviewé par France Inter, il déclara qu'il me devait d'avoir réfléchi à la question, et d'avoir trouvé une  explication. Et, effectivement, j'ai reçu par la poste une lettre où il me disait que tout était clair, en me dessinant un cercle avec deux flèches... mais je n'ai toujours pas compris son explication, réduite à cette image. On comprend que je n'ai fait ici qu'une toute petite sélection de souvenirs. Mais le temps n'est pas encore venu d'en faire un livre entier."

Hervé This (95e)

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